L’amour du drame

Conversation entre deux amies autour d’un verre. En arrive une troisième, les yeux exorbités, le souffle court. On dirait bien qu’une énergie de panique vient de faire son entrée.  Les deux amies cessent leur conversation pour donner toute l’attention à cette troisième personne qui leur racontera certainement la dernière de ses mésaventures et qui monopolisera l’assistance d’un récit rocambolesque dont elle a le secret. Peu importe finalement ce qu’elle racontera, cette femme (ça pourrait être un homme aussi) réussira le énième tour de force d’attirer à elle toute l’énergie et toute la compassion dont sa personnalité désespérée a un infini besoin pour se sentir exister. Quant aux deux autres, hypnotisées par le discours alarmiste et alarmant de leur compagne, vous les verrez avaler ses paroles, ravies d’être diverties de leur vie monotone et terne.

On connaît bien ce sketch de la vie et si on a l’honnêteté d’aller plus loin, on peut même observer qu’à un moment donné, on en a été soit l’instigateur, soit le participant. N’y voyons aucun jugement. Tout cela est « normal » et correspond à la ligne dramaturgique mise en place pour et par notre humanité actuelle.

Notre histoire est faite de drames dont on raffole, à tel point qu’ils sont souvent à l’origine de toute histoire qui fera palpiter notre cœur terrestre. Sans le drame, que deviendraient les tragédies grecques si chères à occuper nos soirées culturelles ? Les épopées shakespeariennes, récits extraordinaires de la condition humaine et de sa finitude ?   Tous les récits qui nous sont servis et dont on se sert pour expliquer ce que l’on croit être la vie encensent notre existence d’un parfum rance mais encore trop subtil pour la plupart d’entre nous. Heureusement, nous avons la satire et la comédie pour contrebalancer tout cela.

Sans  oublier les satyres de notre inconscience qui s’amusent à créer de somptueux pathos qui se transmettent de génération en génération. La mort d’un enfant, une maladie héréditaire, etc. En effet, l’hérédité se chargera bien de faire son sale boulot et si vous avez des parents atteints de dramatite, il est sûr et certain que ces derniers mettront toute leur énergie afin de vous en transmettre chaque parcelle.

Ainsi le fardeau du drame se transmet et quoi que vous en disiez, on vous en fera bouffer. Manquerait plus que ça ne prenne pas sur vous pour qu’on vous traite d’anormal, d’inadapté, bref de toute une série  de vocables qui auront pour unique vertu de vous faire passer pour un psychiatrisé. Au point que si vous ne subissez aucun choc à la mort d’un parent, on vous accusera de déni. Alors, pour quand même faire passer la pilule auprès d’une assemblée choquée et malheureuse, quelqu’un de bien intentionné s’amusera à raconter votre vie remplie d’épreuves tragiques afin de vous assurer une compassion sans faille et de vous ramener au sein du troupeau.

Comme on l’aura compris, le drame est un mode de vie toujours à la mode, surtout en ces temps. Il est l’excuse à l’échec supposé de notre vie. Il nous installe dans une condition de victime juste bonne à assurer notre survie énergétique. On est des drogués, des dépendants aux drames. On aime quand ça saigne et quand ça fait mal.

Combien de scénarios dramatiques nous ont été insufflés lorsque nous allions chez notre médecin, recevoir le résultat de nos analyses ? Combien de fois avons-nous imaginé le pire lorsque nous attendions une nouvelle ? Combien de personnes ont-elles utilisé leur maladie, la mort d’un parent pour justifier leur incapacité à se relever ?

Combien de ces programmes involutifs pourrissent notre moral et le rendent, à force de drames vécus ou imaginaires à nous rendre pitoyables, à des milliers de lieues de notre réalité et de notre puissance ???

Enfin, comment tolérer que notre vie suscite de la pitié ? La pitié : insulte suprême qui anéantit toute possibilité de réajustement, toute prise en compte d’éléments qui pourraient nous faire évoluer. Ne surtout pas redresser le buste et rester voûté sur sa misère.

Stop !!!!! Foutons les pleureuses dehors !!!!

Alors oui, il faut avoir le courage d’accepter le vide. De ne pas savoir où le sevrage nous conduira mais d’y aller parce que c’est plus léger. Les tensions dans le corps s’apaisent. Les migraines disparaissent, le plexus s’ouvre.  On s’amuse à rire de nous-mêmes. On fait de la place, on allège et face aux problèmes de notre vie quotidienne, on prend plus de distance ; non pas qu’on ne s’en occupe plus, on s’en occupe différemment en mettant l’énergie juste et nécessaire pour les régler, sans plus en faire tout un drame. On n’a plus besoin d’ameuter tout son cercle d’amis afin de disperser les affres de notre malheur parce que l’on contient les événements ; on a compris que cela ne servait à rien de voler l’énergie des autres car on devient son propre catalyseur. Fort de cela, on est prêt à aborder l’angle de la conversation dans un mouvement dynamique et élevé.

On prend conscience des handicaps que l’on nous a mis et que l’on s’est mis sans le savoir et, on peut les éliminer un à un pour se diriger vers une vie moins sujette à la vicissitude des expériences mais à leur pleine compréhension.

On quitte progressivement le royaume des émotions et l’on arrive à détecter de plus en plus ce qui est de notre essence en se débarrassant des personnalités obsolètes dont le dramaturge est une pièce maîtresse.

Et un matin, peut-être même que l’on se surprendra à avoir des idées plus créatives, que l’on réalisera. On sera prêt à déposer sa coquille de Calimero et à la redonner à qui de droit.

Finalement, si un événement difficile se pointe à l’horizon, on saura comment faire cette fois pour l’aborder, l’assumer, le neutraliser en prenant bien conscience que tout cela n’est finalement qu’une série de tests – aussi durs et exigeants soient-ils –  dans lesquels notre contenance et notre opposition créative seront les fers de lance d’un esprit et d’une vie dignes de ce nom.

5 commentaires sur « L’amour du drame »

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